Voyage au bout du possible de l’homme : la question de l’érotisme et de l’extase dans l’œuvre peinte de Jean-Pierre Sergent

 

 

Nos expériences visent à une insubordination générale, un rejet de tous les asservissements et prisons de l’être, et s’incarnent à la fois dans les effusions de l’extase, l’érotisme, l’ivresse, le sacré, le sacrifice, la tragédie, le rire, la danse, la poésie, l’art.
Georges Bataille
L’Expérience intérieure (1943)

 

 

         Les mots de Georges Bataille (les effusions de l’extase, l’érotisme, l’ivresse, le sacré, le sacrifice, la tragédie, ...) semblent ne pouvoir appartenir qu’à l’univers littéraire, tellement leur emploi dans l'ordinaire des jours parait déplacé, lorsqu’ils ne sont pas conviés uniquement pour agrémenter des propos dépourvus de nécessité intérieure.
Il se trouve que ces mots sont aussi ceux de Jean-Pierre Sergent.

       Prononcés dans l’espace protégé de son atelier de Besançon, ces mots sont chez eux, presque assignés à résidence. Il faut dire que pour lui le monde entier se condense là, protégé par une garde prétorienne composée de livres de philosophies et des sagesses du monde, d’objets, de fétiches, de messages, de photographies, de traces, de fragments, d’éclats de ses vies antérieures.
Ce peuple de mots, de formes, de liens constitue l’épiderme d’un corps dont les cellules sont les œuvres, présentes par centaines.
Ce corps complice d’un cerveau oscillant en permanence entre souffrance et ivresse, l’une engendrant l’autre sans répit.

      Lorsqu’il évoque l’extase Jean-Pierre Sergent se souvient sans doute des mots de Maurice Blanchot : on ne peut écrire ce mot (extase) qu’en le mettant précautionneusement entre guillemets, parce que personne ne peut savoir de quoi il s’agit et d’abord si elle a jamais eu lieu : dépassant le savoir, impliquant le non-savoir, elle se refuse a être affirmée autrement que par des mots aléatoires qui ne sauraient la garantir.*

     Jean-Pierre Sergent célèbre le corps qui exulte, l’énergie vitale, la transe et la volupté tout en connaissant parfaitement l’impossibilité de les représenter vraiment autrement que comme des "états de présence". Ses œuvres sont ce qui reste de cette vaine tentative.

      Lors de ses voyages, il a pu expérimenter** les transes chamaniques, la possibilité de vivre en liberté au milieux d’êtres joyeusement désespérés (lors de son long et fécond séjour à New-York) avant de s’en retourner (en 2004) aux langueurs provinciales d’une France encombrée, ad nauseam, d’elle même.

     C’est la raison pour laquelle son atelier est beaucoup plus qu’un refuge, c’est l’antre d’un alchimiste fomentant des attentats poétiques, des insurrections solitaires ou la chapelle ardente d’un moine défroqué incapable de renoncer au souffle incendiaire de l’utopie qui consiste à percer LE mystère.

     

    Ses peintures érotiques ne cherchent pas à provoquer. Elles évoquent sa jouissance, naïve et sereine, à danser avec elles. La morale, comme les codes de la bienséance en art sont pour lui des concepts abstraits et incompréhensibles : il parvient à en rire, comme rient les fauvettes à col noir, c’est-à-dire «en dedans» pour cacher la tristesse.
Tristesse née, pour lui, d’une nostalgie sans fond, comme celle qui a dû submerger Antoine se refusant aux délices et sortilèges de la Reine de Saba : si tu posais ton doigt sur mon épaule ce serait comme une traînée de feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps t’emplira d’une joie plus véhémente que la conquête d’un empire. Avance tes lèvres ! mes baisers ont le goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur ! Ah ! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, t’ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras, dans un tourbillon... " (Gustave Flaubert, «la tentation de Saint Antoine»).

   

      Il faut avoir, au moins une fois, chevauché à cru un cheval fougueux, naseaux frémissants, croupe flamboyante, muscles dantesques, yeux exorbités, sexe dément, pour comprendre ce besoin de dire sans cesse la puissance de la bête au galop, la montée du désir, la raison incendiée...
Et Jean-Pierre Sergent fut éleveur de chevaux !

     Amoureux inconditionnel des femmes réfractaires (Hildegarde de Bigen, Isabelle Eberhardt***, Alexandra David Neel) il tente d’en célébrer la beauté, l’autonomie et la gloire jusque dans le don et l’abandon de soi. Cela produit bien sûr des malentendus en série tant le sujet est devenu impraticable : comment accepter, par exemple, qu’un homme célèbre une femme au motif de la jouissance et de l’extase si l’on oublie que cette dernière implique "un abandon vécu en commun".****

     Son amie et philosophe Marie-Madeleine Varet, ne s’y trompe pas quand elle rappelle que le travail de Jean-Pierre Sergent incarne et illustre magistralement cette intuition originelle : lorsque les contraires s’unissent, le déséquilibre, la tension qui fait naître les êtres, disparaît, et l’expérience du plaisir, de la joie en résulte. (...) C’est seulement dans le bref instant où deux êtres en deviennent un seul, où le désir est pacifié, qu’un fragment du bonheur est ressenti. (...) L’acte sexuel est donc le plus important des rites et, accompli comme un rite, est le moyen le plus efficace de participer à l’œuvre cosmique.

     Si l’écriture permet de dire ce que la vie sociale quotidienne réprouve, retient, repousse, retarde, la peinture de Jean-Pierre Sergent elle, empoigne ces interdits et les étale sans malice sur les papiers et supports divers qu’il expérimente avec délectation.

 

On comprend alors que pour lui, minéral, végétal et organique ne font qu’un.

Que toutes les couleurs du spectre participent de la même fièvre.

Que toutes les émotions, de la naissance à la mort, procèdent du même souffle.

Que tous les mots de tous les livres ne sont que des ébauches impuissantes à proclamer la beauté.

Que la seule quête radicale est celle de l’harmonie avec la nature.

Que les peintures préhistoriques sont des peintures matricielles.

Que le rire est la droiture absolue.

Qu’il faudrait que notre époque cesse de déraisonner pour résonner vraiment.

Et qu’au delà des fins dernières de Tout, y compris la fin de l’art, tout reste possible.

 

Pierre Bongiovanni, janvier 2020

 

 

* Maurice Blanchot, «la communauté inavouable»

** Georges Bataille encore : "J’appelle expérience un voyage au bout du possible de l’homme. Chacun peut ne pas faire ce voyage, mais, s’il le fait, cela suppose niées les autorités, les valeurs existantes que limitent le possible."

***Le général Lyautey qui appréciait sa compréhension de l’Afrique et son sens de la liberté, disait d’elle : "elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal !"

**** Maurice Blanchot, "Un abandon vécu en commun jusqu'à l'extase qui dépasse l'angoisse de la séparation ou de l'aggrégation"

 

 

 

 

(Texte à paraitre en Mai 2020 dans un ouvrage publié par le Musée des Beaux Arts de Besançon dédié à l'oeuvre Jean-Pierre Sergent)